Avec son nouveau roman, le romancier américain d’origine éthiopienne Dinaw Mengestu revient à la question de l’immigration, son thème de prédilection. Centrale dans l’œuvre de ce jeune écrivain-journaliste, suprêmement talentueux, la thématique de la migration se mêle à des réflexions sur la famille, la paternité, l’engagement politique et l’identité. À mi-chemin entre autobiographie et fiction, le récit ici est porté par des personnages hauts en couleur, tous aussi charismatiques que désespérés. Cela donne un roman postmoderne, à chronologie déstructurée, et mélancolique à souhait. Paru en 2024 aux États-Unis, Quelqu’un comme nous a figuré dans la liste des œuvres incontournables de Barack Obama. Entretien avec Dinaw Mengestu.
RFI : Quelqu’un comme nous, votre quatrième roman paraît ces jours-ci en traduction française. Vous avez apparemment mis dix ans pour écrire ce nouveau roman. Pourquoi cela a été si long ?
Dinaw Mengestu : Voyez-vous, en avançant dans l’âge, on doit s’occuper de sa famille, on a davantage de responsabilités professionnelles aussi. De plus, depuis 2012, je me suis installé aux États-Unis, où j’occupe un poste d’enseignant dans une université, ce qui implique des cours à préparer. Mais il est également vrai que la rédaction de ce livre a simplement demandé plus d’investissement et de temps. Sans doute parce que le projet est plus ambitieux, tout en étant proche thématiquement de mes précédents romans. Je me sens très chanceux d’avoir eu le temps d’écrire ce roman comme je voulais l’écrire, plutôt que de l’écrire parce que je devais le faire à un moment donné.
En effet, il y a une continuité thématique puisque l’immigration reste le sujet principal de votre nouveau roman, tout comme dans vos précédents récits.
Absolument. En fait, lorsque j’ai terminé mon dernier roman, Tous nos noms, je pensais être désormais libéré de certaines de ces questions qui m’obsédaient, comme l’immigration, l’identité, la culture et les différents pays que nous habitons simultanément. Alors, en commençant ce nouveau roman, j’ai d’abord pensé à raconter une histoire policière, avec le souci d’explorer le mystère de la mort du personnage principal qui, d’ailleurs survient dès les premières pages. Mais plus je réfléchissais au livre que j’écrivais, plus je me rendais compte que je n’avais pas vraiment épuisé le thème de l’immigration. Je ne l’avais abordé jusque-là sous un seul angle, celui de la communauté dans laquelle j’ai grandi et que je connais. Spontanément, le nouveau roman s’est inscrit dans la suite des précédents livres, avec même un personnage du premier roman qui réapparaît ici. La rupture que j’avais imaginée initialement n’était plus d’actualité.
Quelqu’un comme nous est aussi votre livre le plus autofictionnel puisque son narrateur s’appelle, comme vous, Mamush…
En réalité, cela était déjà arrivé, avec le premier roman dont le personnage principal s’appelait Sepha Stephanos. C’était le nom de baptême que mon grand-père souhaitait me donner. Mamush, le narrateur du nouveau roman, est mon surnom : c’est le nom que la plupart des membres de ma famille utilisaient pour m’appeler quand j’étais enfant. En amharique, Mamush signifie « petit garçon ». Le fait que mon personnage et moi, nous portons le même nom n’est pas accidentel, puisque je me suis beaucoup inspiré de ma propre vie pour raconter cette histoire.
Les titres de vos romans sont également évocateurs, souvent poétiques. Les belles choses que porte le ciel, roman qui vous a fait connaître, vous l’aviez emprunté à Dante. À quoi renvoie le nouveau titre : Quelqu’un comme nous ?
Ce titre provient d’un essai de l’Américaine Susan Sontag, Devant la douleur des autres (éd. Christian Bourgois, 2023). L’auteure écrit : « Car l’autre, même lorsqu’il n’est pas un ennemi, est toujours perçu comme quelqu’un à voir, et non comme quelqu’un qui (à notre exemple) voit aussi ». En réalité, l’Autre est quelqu’un que nous pouvons observer, mais à qui nous ne donnons pas le pouvoir de nous regarder en retour. Je me suis inspiré de ces constats. Dans mon roman, j’ai voulu autant que possible créer des personnages capables de soutenir le regard du lecteur, interdisant tout regard à sens unique. L’Autre est une entité vivante qui a la capacité de me répondre.
Les deux principaux protagonistes de Quelqu’un comme nous – Mamush et Samuel – sont tous les deux des immigrés. Peut-on dire que Samuel, qui a vécu la torture et la dictature dans son pays, en Éthiopie, est un personnage joycien, puisque comme Joyce, il semble lutter pour se libérer des cauchemars de l’Histoire ?
En réalité, tous deux, Samuel comme Mamush, sont des personnages joyciens dans la mesure où ce sont des antihéros et que, comme le personnage de Dédale de Joyce, ils tentent de construire des récits qu’ils peuvent habiter. Samuel, figure paternelle, possède une plus grande maturité et plus d’expérience que son fils. Il sait qu’il n’existe pas une seule histoire d’immigration, mais une multitude de versions de Samuel. Cela le pousse à affirmer dans le roman : « Je suis un chauffeur de taxi parmi un million d’autres dans ce pays qui parlent avec un accent étranger ». Ce qui rend sa tâche difficile, c’est le fait que son histoire ne peut pas être racontée selon un point de vue unique. Samuel a débarqué en Amérique fuyant les turbulences politiques et familiales qui régnaient en Éthiopie sous le gouvernement marxiste. Il doit aussi désormais construire son identité en relation avec ce que l’Amérique lui offre — ou prétend offrir. Et comme souvent, il existe un écart entre les promesses politiques et la réalité à laquelle on est confronté au quotidien. Samuel se retrouve prisonnier de cet écart. C’est un oublié du rêve américain.
Je me souviens de notre dernière rencontre, en 2007, lors de la publication de votre premier roman Les belles choses que porte le ciel. Vous étiez critique envers Naipaul et sa vision méprisante des personnes issues de l’immigration. Avez-vous l’impression que la littérature contemporaine représente l’immigration de manière plus positive ?
Je ne le crois pas. Le mépris crasse envers les immigrés que l’on trouve dans les récits de Naipaul, a été intériorisé par la société dans son ensemble. En conséquence, le traitement des immigrés, que ce soit dans la littérature ou dans les médias, reste largement structuré par une opposition entre « nous » et « eux », et pas par une volonté de compréhension ou une empathie. La cruauté sociale que traduit la volonté d’exclusion est peut-être encore plus manifeste aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a 30 ou 40 ans. Il ne s’agit pas seulement de récits, mais aussi de politiques et de lois visant à exclure les autres que sont les immigrés. C’est un phénomène vieux comme le monde, mais que nous n’avions pas observé dans les pays occidentaux depuis au moins une génération. Ce sentiment d’exclusion est à l’origine des frustrations et des traumatismes qui habitent mes personnages, comme Samuel ou Mamush.
« Tu es comme un doughnut, il y a un trou au milieu, là où il devrait y avoir quelque chose de consistant », déclare à Mamush une de ses amies américaines. Diriez-vous que la mission de la fiction est de combler ce trou et de redonner leur intégrité aux personnages ?
Je dirais que ce que l’art et la fiction peuvent faire de mieux, c’est relier les lignes et résoudre les énigmes auxquelles ressemblent de plus en plus nos vies et nos sociétés. Une manière de combler les manques ou le vide intérieur consisterait à créer une histoire suffisamment vaste et complexe pour contenir toutes les histoires de privations et d’exils.
Quelqu’un comme nous est aussi une histoire d’amour. En paraphrasant Gayatri Spivak, je serais tenté de vous demander : les immigrés peuvent-ils aimer ?
Bien sûr que oui. Mais comme vous le savez, l’amour est en grande partie une construction sociale. Mon roman est traversé par l’amour, cet amour généreux qui cherche à réparer ce qui est abîmé ou brisé. Samuel aime Mamush comme un père aime son fils. Il a veillé sur lui tout au long de son adolescence et reconnaît en lui l’âme perdue qu’il a lui-même été. Il le protège de ses tendances autodestructrices en le guidant vers la sécurité de sa famille à Paris dans les derniers chapitres du roman. L’amour unit également Mamush et Hannah, mari et femme. Les photographies que Hannah envoie à son mari un peu tête en l’air, qu’elle croit perdu dans l’immensité américaine, sont des métaphores de l’art comme thérapie et comme vision alternative du monde.
Pour de nombreux critiques, vos romans illustrent une esthétique postmoderne fondée sur la déconstruction du récit et des genres, ainsi que sur la parodie, la réflexivité et l’intertextualité. Vous considérez-vous comme un écrivain postmoderne ?
Ce que les critiques appellent la vision postmoderne est sans doute le plus visible dans ce dernier livre de mon quatuor sur l’immigration. C’est à la fois un roman structuré, avec une intrigue qui se déploie sur trois jours jusqu’à sa conclusion, mais aussi un récit fragmenté dans l’espace — entre l’Amérique, Paris et l’Éthiopie — et dans le temps, alternant le passé et le présent. Ce livre exige une lecture attentive, car il ne suit pas une chronologie linéaire et ne propose pas de définition simple des personnages, mais plutôt une approche impressionniste qui reflète leur complexité et leur multiplicité. Le roman demande aussi au lecteur d’accepter une certaine incertitude, de s’immerger dans le processus narratif, où les personnages révèlent leur vérité non pas seulement à travers des faits, mais à travers leurs rêves, leurs espoirs et leur imagination. Et c’est l’ensemble de ces éléments qui permet d’en donner une vision plus complète. Oui, la forme ici est fragmentée, mais j’espère qu’à la fin, si le lecteur se laisse porter, tout finit par s’assembler.
Comment faire tenir un roman : c’est ce que vous apprenez aux étudiants du Bard’s Center for Ethics and Writing que vous avez fondé ?
J’enseigne beaucoup la question du point de vue en littérature et celle de l’éthique de l’écriture. J’entends par là que si l’on veut écrire une littérature engagée donnant à voir le monde et ses enjeux complexes — qu’il s’agisse d’immigration ou de violence —, cela nécessite une réflexion approfondie sur la forme. C’est ainsi que l’on parvient à créer des récits qui ne se réduisent pas à des manifestes politiques. D’ailleurs, un roman ou une œuvre d’art ne sert pas à produire un manifeste. Mais lorsque l’art s’engage dans le monde, il peut donner naissance à des œuvres profondément marquantes, précisément parce qu’il fait coexister différentes perspectives au sein d’une même histoire.
Vous êtes actuellement en tournée pour présenter Quelqu’un comme nous votre dernier roman que vous avez fini d’écrire il y a plus de deux ans. Est-il facile de se reconnecter à une histoire qui appartient déjà au passé ?
Sans aucun doute, cela demande un certain effort pour replonger dans ce processus. Mais une fois que l’on y est, on comprend que les lecteurs lisent une même histoire de manières différentes, et cette prise de conscience ouvre de nouvelles perspectives sur son propre travail. Ainsi, lorsque les livres paraissent en traduction, les écrivains en sont souvent très heureux, car c’est l’occasion de constater que le monde continue de réagir aux livres d’hier et d’avant-hier et de s’y intéresser, d’une manière dont on aimerait parfois que ce soit davantage le cas aux États-Unis.
Quelqu’un comme nous, par Dinaw Mengestu. Traduit de l’anglais par Paul Matthieu. Editions Albin Michel, 340 pages, 21,40 euros.
