Il y a une décennie, le 21 avril 2016, un OVNI musical s’éteignait : le chanteur, musicien et compositeur Prince. Dix ans plus tard, certains tubes demeurent – dont l’inoubliable Purple Rain –, ainsi que l’image d’un artiste aussi extravagant qu’exigeant. Prince aura été le premier à mélanger avec autant d’enthousiasme et de brio des genres musicaux allant du funk au disco en passant par le rock, la pop, et le gospel. Un style musical qui doit beaucoup à la ville natale de Prince, Minneapolis.
RFI : Rashad Shabazz, bonjour. Vous venez de publier l’ouvrage Prince’s Minneapolis, dans lequel vous explorez le lien entre l’origine géographique de Prince et la musique qu’il a créée. De quelle manière les lieux et la musique qui en est issue sont-ils liés ?
Rashad Shabazz : On ne peut pas séparer les deux, ils sont toujours intimement liés. L’endroit où est créée la musique la sculpte, et la musique est sculptée par cet endroit. Tout type de musique, à n’importe quelle époque, dépend de son contexte social. Que ce soit le rap dans le Bronx des années 1980, les Beatles dans l’Angleterre des années 1960, ou Prince à Minneapolis dans les années 1970 et 1980. Quelle que soit la musique dont vous parlez, si vous l’étudiez, vous pourrez toujours identifier la relation entre ce son et le lieu d’où il vient.
Ce que vous démontrez, c’est que le contexte de Minneapolis, justement, est très particulier.
La scène musicale de Minneapolis est très spéciale. Elle découle de la naissance de la ville, lorsque les colons blancs s’installent, au début du XIXᵉ siècle, sur des terres qui appartenaient depuis des centaines d’années à des peuples indigènes. À ce moment-là, le son est utilisé par les colons pour faire une démarcation claire entre leurs territoires et ceux des indigènes : que ce soit le son de la langue anglaise, celui des canons et des pistolets, ou bien la musique militaire, axée sur les cuivres.
Et puis, ces colons avaient des origines très variées : certains venaient du sud des États-Unis, d’autres du nord. D’autres encore étaient des migrants européens, des Scandinaves notamment. Mais ce qu’ils pouvaient tous partager, c’était la musique. À partir de là, il y a eu un véritable élan musical à Minneapolis : la ville a créé des opéras, des salles de concert, des écoles de musique. Tout cela a tracé la route pour ce qui allait venir par la suite, à savoir, l’éducation musicale universelle – une politique qui a démarré au début du XXᵉ siècle et qui a perduré jusque dans la jeunesse de Prince.
Quelle était cette politique ?
Concrètement, chaque enfant qui passait par le système scolaire public de Minneapolis bénéficiait d’une éducation musicale quotidienne, tout au long de sa scolarité. Qu’ils soient blancs, noirs, issus de la classe ouvrière, de la classe moyenne, qu’ils soient riches ou non… Tous ces enfants en ont profité. Cela a donné lieu à une meilleure éducation musicale sur plusieurs générations.
Donc, lorsque Prince naît en 1958, c’est dans une ville qui a fait de la musique une part cruciale de son identité, dès sa fondation. Cela a véritablement préparé le terrain pour la croissance musicale de Prince.
Un autre facteur-clé, selon vous, de la place de la musique à Minneapolis, c’est le racisme et la ségrégation.
Au début du XXᵉ siècle, des populations noires sont venues s’installer à Minneapolis. Il s’agissait d’anciens esclaves, de personnes chassées de chez elles par les lois Jim Crow [série de lois ségrégationnistes en vigueur à l’époque, NDLR], ou de personnes qui fuyaient le racisme. Lorsque ces populations sont arrivées à Minneapolis, les restrictions pour le logement – et les actes de terrorisme de certains habitants blancs de la ville – les ont forcées à vivre dans les quartiers sud et nord de la ville. Ces zones sont devenues les sections noires de Minneapolis, avec leur propre cartographie musicale. On y jouait du blues, les prémices du rock’n’roll…
Prince a grandi au milieu de cette cartographie-là. Dans son quartier, autour de lui, il entend James Brown, Earth Wind & Fire, tous les musiciens issus de la Motown. Mais, sur les radios locales, essentiellement blanches, il découvre aussi le rock de certains musiciens comme Santana ou les Pink Floyd. Il ne fait aucune distinction de valeur entre ces univers, et il apprend à jouer tout cela. La force de Prince, c’est sa capacité à les combiner tous ensemble pour créer quelque chose de nouveau et d’unique. C’est cela, le son de Minneapolis. C’est un son né d’un paysage musical fragmenté, en raison d’une histoire qui remonte au XIXᵉ siècle.
L’histoire de Minneapolis a donc influencé le « son » de Prince. À l’inverse, l’héritage musical de Prince influence-t-il toujours Minneapolis aujourd’hui ?
La diversité dans la création musicale dont Prince a fait preuve continue d’être reflétée, aujourd’hui, dans les salles de concert de la ville. Partout aux États-Unis, la musique jouée dans les clubs et les salles dépend de leur environnement. De la musique noire est jouée dans les quartiers noirs, et vice versa. Mais pas à Minneapolis. À Minneapolis, on peut entendre n’importe quel type de musique, n’importe où. À mon sens, c’est cela, l’héritage laissé par la musique de Prince.
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