Entre album photo, souvenirs fragmentaires, Bergen-Belsen, famille juive hollandaise et transmission tardive, Claude et Evelyne Askolovitch se confrontent à une mémoire longtemps enfouie. Une conversation forte sur l’enfance déportée et les traces laissées dans le récit et la psyché familiale.
Dans leur salon du 18e arrondissement de Paris, le journaliste Claude Askolovitch interroge sa mère Evelyne, 86 ans. Entre les silences de l’après-guerre et la nécessité de témoigner aujourd’hui, ils explorent les racines d’une famille marquée par l’histoire européenne de la Shoah.
Le destin d’une enfant à Bergen-Belsen : entre trauma et survie
En feuilletant les pages d’un album photo, Evelyne raconte le début de sa vie. À l’intérieur, on la voit à trois ans et demi en 1942. Puis sur une autre photo, elle saute à la corde en 1946.
Durant ces quatre ans, Evelyne a traversé l’enfer de Westerbork et de Bergen-Belsen.
« On recevait le dimanche un bout de pain de sept centimètres, qui devait durer une semaine. Et ma mère, méthodiquement, coupait cette tranche pour que chaque jour on ait une tranche de pain. Elle savait ce qu’il fallait faire. » – Evelyne Askolovitch
Evelyne Askolovitch, déportée à l’âge de quatre ans, évoque un silence glaçant : celui des camps, où les simples gestes d’affection semblaient avoir disparu. Dans son récit, elle révèle n’avoir aucun souvenir de dialogue avec sa mère durant leur internement à Bergen-Belsen. L’image qui hante sa mémoire est celle d’une soldate allemande, figée face à elle, dont le regard la terrifiait. Des fragments de peur brute, absents des écrits de sa mère (qui a malgré tout restitué quelque chose de cette histoire), comme si leurs expériences pourtant vécues côte à côte, avaient été radicalement différentes.
Pour Evelyne, cette absence de traces communes n’est pas anodine. Elle en tire une conclusion douloureuse : dans l’enfer des camps, les parents ne pouvaient pas (ou ne savaient pas) s’occuper psychologiquement de leurs enfants. La survie primait sur tout le reste.
La transmission d’un secret : des faux papiers à la mélodie de l’exil
Pour survivre, des faux papiers du Honduras, venus de Suisse, ont permis à la famille d’échapper aux chambres à gaz d’Auschwitz en leur conférant un statut de citoyens d’un pays neutre. Claude interroge sa mère sur la figure du père, un homme brisé qui emmena sa propre mère au train pour Sobibor (un centre d’extermination nazi). Evelyne, enfant, surveillait son sommeil avec angoisse, par peur qu’il ne s’éteigne à chaque sieste. L’épisode explore également son rapport complexe à la culture germanique. Bien que la langue allemande soit associée à la terreur, elle reste le vecteur de la poésie de Heinrich Heine et des airs de Don Giovanni, que le père d’Evelyne chantait. Car la musique, véritable fil rouge de cette conversation, est ancré dans leur histoire familiale.
« Je chantais très bien. J’adorais chanter. C’est vraiment la seule chose que je n’aime pas [dans le fait] d’être vieille, c’est que je ne peux plus chanter. » – Evelyne Askolovitch
Tout au long de cet épisode d’Esprit de famille, Claude Askolovitch et sa mère se reprennent, se chamaillent sans filtre, et parviennent malgré tout à restituer l’enjeu essentiel de cette discussion : l’importance de la transmission de la mémoire.
