«Au nom des arbres»: éco-terrorisme, théâtre et innovation scénique

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« Comment raconte-t-on une histoire au XXIe siècle ? » Le prix Goncourt Laurent Gaudé et l’homme de théâtre Roland Auzet ont eu le courage de pousser les limites du théâtre et de chercher de nouveaux territoires pour l’art. Dans le thriller écologique « Au nom des arbres », ils mettent en scène avec la technologie d’aujourd’hui le risque d’une émergence d’un éco-terrorisme planétaire. Une création mondiale qui a eu lieu mardi 21 avril au cœur du plus grand centre commercial de Lyon (32 millions de visiteurs par an) et avec l’aide d’une nouvelle application pour smartphone. Un spectacle à la fois en ligne et hors ligne, à l’image de notre époque. Entretien.

RFI : Quelle est l’histoire de votre pièce Au nom des arbres ?

Roland Auzet : Ça raconte l’histoire de deux activistes qui prennent en otage un patron du CAC 40, chef d’une de ces entreprises qu’on appelle les entreprises polluantes. Ils prennent cet homme en otage. La question centrale est : qu’est-ce qu’on fait de cet homme ? Est-ce que la fin justifie les moyens ? Il y a un suspens, un thriller qui se déploie dans un espace public pour essayer de comprendre : qu’est-ce qu’on fait dans la situation aujourd’hui de la question de cet héritage impossible ? Comment parler au nom de la planète pour légiférer peut-être pour des animaux sauvages, les fleuves, la faune et la flore dans le futur ? Tout cela dans le cadre de respect de la planète pour les générations à venir.

RFI : En tant qu’écrivain et prix Goncourt, comment écrit-on une pièce mise en scène dans un centre commercial ?

Laurent Gaudé : Je ne savais pas que ça allait être dans un centre commercial. Au début, ce n’était pas ça. C’est venu plus tard dans le projet. Au démarrage de l’écriture de la pièce, ce que je savais, c’est qu’on serait avec ce dispositif audio, qu’il y aurait plusieurs sources, qu’il y aurait des comédiens en live, mais aussi des comédiens par écran et qu’il y aurait cette mobilité des spectateurs.


« Au nom des arbres », un thriller écologique théâtral, écrit par Laurent Gaudé et mis en scène par Roland Auzet. Ici, lors de la création mondiale au Centre Commercial de la Part-Dieu à Lyon. © Siegfried Forster /RFI

RFI : Votre ambition est aussi de transformer ce spectacle en « manifeste scénique pour le XXIe siècle ».

Roland Auzet : Oui, parce qu’on a inventé pour ce projet une application THIS qui permet au public d’assister et faire une pièce de théâtre dans des lieux qui ne sont pas forcément des théâtres : un aéroport, un centre commercial, une gare, une friche industrielle… Grâce à cette application sur un smartphone, le public a la possibilité, via un casque audio, d’entendre parfaitement le travail des acteurs en temps réel et de pouvoir recevoir aussi des vidéos sur son téléphone ou sur un grand écran, en fonction de la mise en scène. Du coup, c’est un manifeste des arts scéniques pour le XXIe siècle, pour permettre à toutes les civilisations de la planète de conquérir de nouveaux territoires de l’art. Comme le dit Shakespeare : « le monde est un théâtre et les femmes et les hommes ne sont que les acteurs d’une même pièce ». Et ce spectacle est peut-être dans le droit fil de la pensée de Shakespeare.

RFI : Quel était le plus grand défi pour vous par rapport à cette création ?

Laurent Gaudé : D’un point de vue de l’écriture, c’était d’arriver à mélanger la question de la tension, parce qu’il y a une situation d’urgence, il y a une prise d’otages, il y a le projet d’assassiner l’otage. Tout cela crée une sorte de tension dramaturgique haletante et en même temps de la frotter avec la question de la discussion. Ils continuent à débattre, avec des grandes idées sur ce que doit faire l’écologie et les principes qui doivent être au cœur de leur action. Ce mélange-là, ce sont deux choses totalement antinomiques, c’est l’action, la rapidité, mais aussi prendre le temps de débattre et essayer de faire en sorte que ça tienne pendant une heure.

« Au nom des arbres », un thriller écologique théâtral, écrit par Laurent Gaudé et mis en scène par Roland Auzet. Ici, lors de la création mondiale au Centre Commercial de la Part-Dieu à Lyon.
« Au nom des arbres », un thriller écologique théâtral, écrit par Laurent Gaudé et mis en scène par Roland Auzet. Ici, lors de la création mondiale au Centre Commercial de la Part-Dieu à Lyon. © Siegfried Forster /RFI

RFI : On a les casques sur les oreilles, un smartphone autour du cou, les acteurs se baladent sur cette place centrale et les étages de ce centre commercial, les spectateurs peuvent le faire aussi, au risque de parfois plus savoir où se trouvent les acteurs… Dans l’histoire, les actions terroristes ont lieu en même temps dans cinq lieux et cinq pays différents et quelques fois, ces personnages à l’étranger interviennent sous forme de vidéos projetées sur grand écran. Pourquoi cet éclatement de récits ?

Roland Auzet : Si le théâtre, par définition, est une unité de temps, d’espace et d’action, je pense que la question de l’espace va se redéfinir au XXIe siècle. Le théâtre va absorber la capacité à des dramaturgies contemporaines de déclarer de nouveaux espaces, donc une unité de temps et d’action. Là, il y a des personnes dans des pays étrangers qui interagissent avec le plateau, avec l’espace ici. Ça veut dire que l’unité d’action et d’espace vont bouger. Le théâtre du XXIe siècle sera sans doute l’acte dramatique et dramaturgique dans des nouveaux espaces – et peut être différemment installé que dans l’héritage du théâtre d’Épidaure [édifié au IVe siècle av. J.-C., il a servi de modèle à de nombreux autres théâtres grecs], où les gens sont assis frontalement face à quelqu’un qui va leur parler. Aujourd’hui, avec nos technologies, nous avons la capacité de nous rassembler différemment et j’insiste sur ce mot « rassembler », parce que c’est le fondement du théâtre. Quoi qu’il arrive dans la numérisation, l’acte le plus important est toujours de se rassembler. Et ça continue avec l’application THIS.

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RFI : Quand on pense aux activistes écologiques, plusieurs noms surgissent : la Suédoise Greta Thunberg, l’Ougandaise Vanessa Nakate, l’Allemande Luisa Neubauer, l’activiste et musicien hip hop américain Xiuhtezcatl Martinez… À qui ou à quoi avez-vous pensé en écrivant ce texte ?

Laurent Gaudé : Je n’ai pensé à aucun de ceux-là. Je n’ai pas pensé à des gens qui seraient aujourd’hui dans le combat écologique, parce qu’on n’est pas encore de manière planétaire dans la question de l’éco-terrorisme. Ce n’est pas du tout dans cet esprit que je voulais écrire la pièce. En relisant la pièce de théâtre Les Justes d’Albert Camus, j’ai été frappé par le fait que tout le débat sur la cause, qui était donc un débat sur la révolution, un débat social, est, à mon avis, parfaitement applicable à la cause de l’environnement, ou qui le sera demain. C’est une pièce qui a un tout petit peu d’anticipation, c’est-à-dire que ça ne se passe pas aujourd’hui. Par exemple, il est question d’un grand incendie qui a changé la face du monde, ce que nous n’avons pas encore vécu. Je voulais qu’il y ait cette distance dans le futur, parce que je ne voudrais pas que la pièce soit prise comme ce que je pense être aujourd’hui le combat écologique. Le combat écologique d’aujourd’hui est légitime, il est propre, il n’est pas du tout dans la violence. On n’assassine personne.  Simplement, je pense que ces questions vont créer de telles tensions entre les populations que cela finira malheureusement par faire naître ce genre de questionnement, ce genre de brutalité politique, de violence, de tentation de la violence.

« Au nom des arbres », un thriller écologique théâtral, écrit par Laurent Gaudé et mis en scène par Roland Auzet. Ici, lors de la création mondiale au Centre Commercial de la Part-Dieu à Lyon.
« Au nom des arbres », un thriller écologique théâtral, écrit par Laurent Gaudé et mis en scène par Roland Auzet. Ici, lors de la création mondiale au Centre Commercial de la Part-Dieu à Lyon. © Siegfried Forster /RFI

RFI : Votre but est alors de ne pas uniquement convoquer sur scène un comédien américain ou une comédienne nigériane ou allemande, mais de faire intervenir ces personnes sur place, sur leur continent ?

Roland Auzet : Absolument. On peut écrire une pièce pour un acteur qui joue en temps réel aux États-Unis, en Allemagne ou je ne sais où. Et le public reçoit le comédien étranger sur son smartphone et le comédien en France en direct. Dramaturgiquement, c’est une situation qui intéresse beaucoup d’auteurs et qui va se développer de plus en plus.

RFI : Cette nouvelle application THIS, développée pendant trois ans, quelle nouveauté apporte-t-elle pour le théâtre ?

Laurent Gaudé : Je suis un fervent des deux. Je crois dur comme fer que le théâtre sera toujours théâtre, aussi dans une salle avec un plateau, des gens qui sont assis à leurs fauteuils. Je crois que ça, c’est éternel. Mais pour autant, je pense que chaque époque a de profonds changements vis à vis des outils qu’on utilise, vis à vis de notre perception de la narration. Il n’y a plus de scène, il y a une promenade de scène. Nous spectateurs, on se promène, les comédiens se promènent. On peut les suivre, on peut rester à distance. Ça crée un rapport très différent. Plus le fait qu’il y ait, de temps en temps, des comédiens qui nous parlent via des écrans. C’est à l’image de notre époque, très diffractée. Je pense que c’est intéressant de réfléchir à comment raconter une histoire au XXIe siècle ?

RFI : L’intelligence artificielle, a-t-elle contribué à cette pièce ?

Roland Auzet : Non, pas du tout. Par contre, elle pourrait, dans le sens où on envisage pour la saison prochaine d’avoir un module d’IA sur la traduction simultanée. Par exemple, moi, quand je suis Espagnol et je ne parle pas français, et je vais à un spectacle en France, j’aurai la possibilité d’avoir en simultané la traduction en espagnol. Ce module d’IA est en train d’être développé pour cette chose-là précisément.

« Au nom des arbres », un thriller écologique théâtral, écrit par Laurent Gaudé et mis en scène par Roland Auzet. Ici, lors de la création mondiale au Centre Commercial de la Part-Dieu à Lyon.
« Au nom des arbres », un thriller écologique théâtral, écrit par Laurent Gaudé et mis en scène par Roland Auzet. Ici, lors de la création mondiale au Centre Commercial de la Part-Dieu à Lyon. © Siegfried Forster /RFI

RFI : Comment est-ce pour vous d’entendre votre texte entre des fast-foods et des magasins de mode ?

Laurent Gaudé : C’est un frottement qui a du sens, parce qu’on est pile dans le temple de l’opposé de tout ce que raconte la pièce. Nous sommes dans un endroit de l’hyper-consommation, dans un endroit qui fait partie de ceux qui exploitent la planète : les vêtements, la nourriture, tout ça, c’est sur le mode de la surproduction. Justement je trouve ça intéressant d’amener cette histoire ici pour que ça grince un petit peu. [Rires]

RFI : Vous affirmez aussi que l’enjeu est cette expérience du présent, et qu’on assiste à une crise de la présence à un point de bascule.

Roland Auzet : C’est une crise de la présence artistique au moment donné où on pense que le théâtre peut être une unité de temps et d’action. Cela questionne fatalement comment on peut se réunir, comment on peut faire corps avec et entre les acteurs et les publics. Et ça questionne la présence artistique sur les territoires. Finalement, cette présence artistique, ne peut-elle avoir lieu que dans des maisons ? Peut-on se rassembler différemment ? Tous ces mots convoquent la simple définition du mot présence. Au moment où l’art et la culture sont confrontés à la notion de limites, du coup, il va bien falloir se poser la question de la présence, puisque nous arrivons à la limite de ça.



Au nom des arbres, pièce de théâtre écrite par Laurent Gaudé et mise en scène par Roland Auzet. Du 21 au 25 avril à 20 h au centre commercial Westfield – La Part-Dieu, Lyon. Avec Victoire Du Bois, Hervé Pierre, Thibault Vinçon et la participation d’Antonia Bill, Blaise Pettebone et Rose Martine. 

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