Henry Taylor, héritier afro-américain de Picasso, célébré au musée Picasso-Paris

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L’artiste américain Henry Taylor, 68 ans, né en Californie, excelle dans la représentation des luttes afrodescendantes et de personnes africaines-américaines – de Martin Luther King jusqu’aux personnes sans domicile fixe. Chez lui, chaque œuvre frappe nos regards et nos inconscients. « Where thoughts provoke » (« Quand les pensées perturbent »), rétrospective consacrée à l’un des plus grands peintres contemporains, rend hommage à un artiste irremplaçable, et encore méconnu en Europe. Une exposition montrée en exclusivité européenne au musée Picasso-Paris. Entretien avec la curatrice Joanne Snrech.

RFI : Une rétrospective de l’artiste contemporain africain-américain Henry Taylor au musée Picasso-Paris. Quel est le lien entre Henry Taylor et Pablo Picasso ?

Je pense qu’il y en a plusieurs. D’abord, Henry Taylor est un artiste qui a beaucoup regardé les artistes modernes et qui entretient un dialogue constant avec l’art du XXe siècle. On sait qu’il admire aussi beaucoup Picasso, à la fois pour sa capacité à se renouveler constamment et pour sa manière d’envisager la peinture vraiment comme un espace de liberté radicale que Taylor envisage de la même manière. Et puis, l’un comme l’autre, ce sont des artistes qui ont vraiment contribué à donner ses lettres de noblesse à la peinture figurative au XXe et au XXIe siècle. De ce point de vue-là, Henry Taylor est vraiment un héritier de Picasso.

Taylor est reconnu comme l’un des plus grands peintres de la scène contemporaine actuelle. Quelle est la qualité majeure de son travail ?

C’est l’un des grands artistes sur la scène contemporaine. Il y a plusieurs choses qui caractérisent son travail. D’abord, pour certaines de ses peintures, leurs formats vraiment monumentaux, leur très grande expressivité, son travail sur les couleurs, sur les aplats de couleurs notamment, sa figuration simplifiée qui rend tout son travail très expressif. Et puis il y a ce mélange très caractéristique, à la fois de quelque chose d’assez intime et d’assez personnel. On voit une certaine mythologie familiale qui est très présente dans son œuvre et en même temps, en rendant compte de son environnement proche, il y a un discours qui est produit sur l’environnement dans lequel il évolue et, en creux, sur la société, sur la société américaine.

« All you can do is tell the truth » (« La seule chose que tu puisses faire, c’est dire la vérité ») est une phrase emblématique du peintre. Quelle est la vérité de Henry Taylor ?

Sa vérité, c’est vraiment de peindre de manière très directe, très intime, toutes les personnes qui sont proches de lui et tout son environnement. C’est un artiste d’une grande empathie, qui travaille de manière très horizontale, qui va être amené à représenter par exemple des personnes qu’il rencontre dans la rue, qui peuvent être des personnes sans abri, des personnes qui souffrent de troubles psychologiques ou d’addictions, qu’il va représenter sans jugement, de manière très franche, très humble, et les faire accéder à une forme de dignité. Je pense que c’est ça la vérité de Henry Taylor : tout le monde est digne d’être peint, tout le monde est digne d’être représenté.


Henry Taylor : “Split”, 2013. Peinture exposée dans l’exposition « Henry Taylor. Where thoughts provoke » au musée Picasso Paris, du 8 avril au 6 septembre 2026. © Henry Taylor – Photo Sam Kahn, Courtesy the artist and Hauser & Wirth

Il travaille beaucoup sur la communauté afro-américaine. Quels sont ses sujets de prédilection et quel rôle y joue la couleur ?

Je ne sais pas si on peut parler de sujet de prédilection. C’est quelqu’un de très perméable à son environnement, donc il représente beaucoup d’Africains-Américains, parce que lui-même est africain-américain, sa famille est africaine-américaine, de même qu’un certain nombre de membres de son entourage. Il n’y a pas de volonté de représenter plus de personnes noires que de personnes blanches. Il représente les personnes, les images et les histoires qui le touchent. C’est ça, son terrain de prédilection.

À travers son œuvre, il s’intéresse et s’engage aussi beaucoup en faveur de la lutte pour les droits civiques ou contre la discrimination raciale et sociale.

Il y a un exemple très intéressant, le grand portrait de Martin Luther King. Il représente Martin Luther King sans aucun des attributs avec lesquels on est habitué à le voir. Il ne le représente ni en manifestation, ni en train de donner un discours, ni entouré de milliers de personnes. Au contraire, il choisit de le saisir dans un moment de jeu, à un moment où Martin Luther King joue au ballon avec des enfants, dans une toile absolument monumentale dont la moitié est consacrée à un paysage. Donc, il y a vraiment cette idée de détourner les codes de la représentation héroïque pour montrer que même une icône de la lutte pour les droits civiques, comme Martin Luther King, est avant tout un être humain, est avant tout une personne ordinaire qu’on peut aussi représenter comme telle.

Puis, il y a cette autre toile dans l’exposition, qui représente une femme qui s’affaire devant un barbecue au moment de la fête du 4 juillet, la célébration de l’indépendance américaine. Il s’agit d’un portrait tout en majesté d’une personne ordinaire, occupée à un moment vraiment du quotidien. Mais derrière cette femme, on devine dans un second temps les murs d’une prison. Tout à coup, surgit cette évocation de l’univers carcéral qui, de manière très subtile, questionne le sens de cette commémoration de la fête d’indépendance. Qui est indépendant ? Qui a le droit à cette liberté ? Tout le monde ? Manifestement, à l’heure actuelle, je pense qu’on ne peut pas dire que c’est le cas.

Nous connaissons Le Cri (1893) de l’artiste norvégien Edvard Munch, et il y a le cri, Screaming Head (1990), de Henry Taylor.

C’est une des premières œuvres iconiques de l’artiste, qui date de 1990. Une peinture très puissante, de petit format, mais avec une composition extrêmement saisissante, avec une palette de couleurs limitée à du jaune, du bleu très vif… et puis cette bouche qui hurle au milieu de la toile. Cela fait à la fois écho au fait que l’artiste a travaillé dans les années 1990 dans un hôpital psychiatrique pendant dix ans. C’est une expérience qui l’a beaucoup marqué, parce qu’il y a côtoyé beaucoup de souffrance humaine. En même temps, c’est une sorte de figure un peu universelle et intemporelle qui parle de souffrance, qui parle de quelque chose qui est trop lourd à porter par une personne et qui s’extériorise par ce cri où le visage disparaît complètement. On ne voit plus que la bouche. Une œuvre poignante.

Henry Taylor : “Untitled”, 2016-22. Coll. Part. Peinture exposée dans l’exposition "Henry Taylor. Where thoughts provoke" au musée Picasso Paris, du 8 avril au 6 septembre 2026.
Henry Taylor : “Untitled”, 2016-22. Coll. Part. Peinture exposée dans l’exposition « Henry Taylor. Where thoughts provoke » au musée Picasso Paris, du 8 avril au 6 septembre 2026. © Henry Taylor – Photo : Jeff McLane. Courtesy the artist and Hauser & Wirth

Des œuvres comme From Congo to the Capitol, and black again (2007) – une relecture des Demoiselles d’Avignon de Picasso -, ou l’installation monumentale It’s like a jungle (2011) renvoient aux arts africains. Quelle est la relation entre Henry Taylor et l’art africain ?

On montre dans l’exposition qu’il y a un certain nombre d’œuvres qui font un commentaire critique sur la manière dont les arts africains ont été utilisés par les artistes modernes. Ils ont été fétichisés, exotisés, réduits à un certain nombre de formes archétypales : le totem, le masque… Taylor joue avec ces codes-là. Il y a un certain nombre d’installations dans lesquelles il utilise des bidons de plastique, des bidons de détergent qu’il repeint en noir et dont la frontalité et la verticalité évoquent vraiment les masques africains. Ainsi, il montre, avec un peu d’ironie, comment ces objets ont été employé dans l’art du XXe siècle.

Un autre tableau est autour du rappeur Jay-Z.

Ce tableau est très saisissant, dans mesure où il représente Jay-Z sans aucun des attributs liés à sa célébrité ou à son statut. Le titre, I Am A Man, « Je suis un homme », fait référence aux inscriptions sur les pancartes lors de la grève des éboueurs de Memphis en 1968. Ils revendiquaient cette humanité qu’on semblait leur refuser. Du coup, faire un portrait de Jay-Z avec cette inscription qui est emblématique de la lutte pour les droits civiques, c’est encore une fois, de manière assez subtile, inscrire une superstar du monde contemporain dans cette longue lutte pour l’émancipation et pour les droits civiques des Africains-Américains. Il montre qu’il en est toujours partie prenante, héritier.

L’œuvre exposée la plus récente tourne autour de sa compagne, Who Knew I Would Paint You Blue (2015). En quoi cette œuvre est-elle révélatrice de sa manière de peindre aujourd’hui ?

Ce portrait de sa compagne témoigne que ce lien avec l’intime, avec l’histoire familiale, est toujours très présent dans le travail de l’artiste. C’est quelque chose qu’on repère dès les années 1990 et qui reste vrai aujourd’hui. L’image montre aussi la maîtrise picturale que l’artiste a atteint dans ce portrait. Et il y a cette petite touche qui a été ajoutée par leur fille, avec une étiquette qui fait intervenir une écriture d’enfant.

Henry Taylor : “Haitian working (washing my window) not begging”, 2015.
Henry Taylor : “Haitian working (washing my window) not begging”, 2015. © Henry Taylor – Photo Sam Kahn. Courtesy the artist and Hauser & Wirth

Henry Taylor : Where thoughts provoke, rétrospective au musée Picasso-Paris, du 8 avril au 6 septembre 2026.

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