Jusqu’au 19 avril, la Bibliothèque nationale de France accueille la première édition du festival Noûs, un événement dédié à la création à l’ère de l’intelligence artificielle. Parmi les artistes invités, Justine Emard y présente Le Chant des sirènes, une œuvre qui interroge notre rapport à la technologie, à la mythologie et à la création artistique. Rencontre avec une artiste qui repousse les limites de l’art contemporain.
Plasticienne passionnée par l’expérimentation, elle explore depuis plus de dix ans les frontières entre l’humain et la machine, donnant naissance à des univers à la fois poétiques et dérangeants. Pour Justine Emard, l’art n’est pas un simple métier, mais une nécessité vitale, presque un besoin. « Le but dans ma vie, c’est de pouvoir continuer à créer le plus longtemps possible dans les meilleures conditions », confie-t-elle. Cette passion, elle la cultive depuis son enfance à Clermont-Ferrand, bercée par les paysages volcaniques de l’Auvergne et une envie irrépressible d’inventer. Après un baccalauréat littéraire option arts plastiques, elle intègre les Beaux-Arts, puis complète son parcours par un master en conduite de projets culturels.
Son approche artistique se distingue par son goût pour l’expérimentation. Dès 2010, lors d’une résidence dans un centre de réalité virtuelle, elle se forme à la création d’univers numériques, au code et aux scripts. « C’était le début de ma plongée dans le numérique », explique-t-elle. Depuis, elle n’a cessé d’explorer de nouvelles technologies : impression 3D avec des bras robotiques, bases de données, ou encore « machine learning ». Pour Justine Emard, l’artiste du XXIe siècle ne crée plus seul, mais en collaboration avec des scientifiques, des programmeurs ou des artisans. « On s’entoure de compétences pour créer quelque chose qui soit au plus juste de notre époque », souligne-t-elle.
Le chant des sirènes : quand l’IA devient une entité vivante
Avec Le Chant des sirènes, présenté au festival Noûs, Justine Emard plonge le public dans un univers où l’IA n’est pas un simple outil, mais une entité presque vivante. L’œuvre retrace le cycle de vie d’un algorithme : son apprentissage, son autonomie, puis son effondrement. « Au début, ces algorithmes ne savent rien. Puis, petit à petit, ils apprennent à partir des données qu’on leur fournit. C’est comme un nouveau-né qui apprend à marcher ou à parler », décrit-elle, évoquant une émotion presque palpable face à cette évolution.
Mais l’artiste va plus loin en intégrant une dimension critique et poétique : celle de l’effondrement. « Si les algorithmes ne sont plus nourris par la création humaine, ils finissent par s’effondrer et générer n’importe quoi », explique-t-elle. Dans Le Chant des sirènes, ce processus se matérialise par une dégradation progressive des images, qui retournent à un état brut de pixels. Un scénario en trois actes – émergence, autonomie, effondrement – qui questionne notre fascination pour la technologie et ses limites.
La création de cette œuvre a nécessité un travail minutieux et rigoureux. Justine Emard a collaboré avec Yassin Siouda, un expert basé à Lyon, pour entraîner des modèles d’IA en réseau local, maîtrisant ainsi la consommation d’énergie. « Il a fallu des semaines pour générer les séquences, ajuster les curseurs et détourner le système afin d’obtenir des images qui correspondent à ma vision », raconte-t-elle. Un processus où l’artiste garde le contrôle, guidant l’algorithme pour éviter les biais – comme ces sirènes trop « policées » qui revenaient sans cesse.

La sirène : symbole d’une technologie à double visage
Pour Le Chant des sirènes, Justine Emard a choisi de s’inspirer d’un mythe ancestral : celui des sirènes. Mais loin de l’image lissée popularisée par Disney, elle a puisé dans les manuscrits médiévaux de la BnF pour retrouver la véritable essence de ces créatures. « Au Moyen Âge, la sirène était une figure effrayante, changeante, parfois mi-femme mi-oiseau. Elle n’avait rien de la créature romantique à queue verte que l’on connaît aujourd’hui », explique-t-elle.
Cette exploration des archives lui a permis de dépasser les stéréotypes et de créer des sirènes monstrueuses, presque inquiétantes. « L’IA révèle l’enfoui, ce qui a été oublié ou standardisé. Elle permet de retrouver une esthétique plus brute, plus proche de la mythologie originale », précise-t-elle. Pour Justine Emard, la sirène incarne aussi la dualité de l’intelligence artificielle : à la fois séduisante et dangereuse. « Elle nous attire par ses facilités, mais elle peut aussi nous engloutir. C’est cette ambivalence que je voulais explorer », ajoute-t-elle.
L’artiste insiste cependant sur un point : l’IA ne remplacera jamais les artistes. « Une machine ne peut pas décider ce qui fait sens pour les humains. Elle n’a pas notre patrimoine culturel, notre histoire, nos émotions. Le choix d’une image plutôt qu’une autre reste une prérogative humaine », affirme-t-elle.

Une œuvre immersive : plonger au cœur des sirènes
Le Chant des sirènes n’est pas une œuvre que l’on observe passivement. Justine Emard a conçu un dispositif immersif où le spectateur doit se baisser pour plonger la tête au milieu des images. « La physicalité est hyper importante dans mes œuvres. Je voulais créer une expérience où le corps est engagé, où l’on ressent une forme de contrainte pour accéder à l’œuvre », explique-t-elle.
Cette installation est également sonore. En collaboration avec Antoine Bertin, elle a imaginé un paysage auditif inspiré des chants des sirènes, mêlant voix synthétiques, mélodies générées par IA et le chant mystérieux du phoque barbu, une source d’inspiration inattendue. « Nous nous sommes demandé d’où venaient ces chants. Christophe Colomb aurait entendu celui d’un phoque barbu en arrivant en Amérique. C’est cette dimension animale et énigmatique que nous avons voulu intégrer », raconte-t-elle.
Enfin, l’œuvre se matérialise aussi sous la forme d’un bas-relief en impression 3D, réalisé avec la participation des Compagnons du Devoir de Nantes. « C’était fascinant de voir comment les technologies numériques s’intègrent aujourd’hui dans des savoir-faire traditionnels. Les Compagnons du Devoir ont un atelier numérique, et leur expertise a donné une dimension physique à cette base de données d’images », se réjouit-elle.

L’art du XXIe siècle : entre humain et machine
Avec Le Chant des sirènes, Justine Emard nous invite à repenser notre rapport à la technologie. Son œuvre, à la fois poétique et critique, montre que l’IA peut être un partenaire de création, mais aussi un miroir de nos propres limites. « L’art du XXIe siècle est une quête permanente de surprise et d’évolution. Il s’agit de préserver cette capacité à créer, tout en intégrant les outils de notre temps », conclut-elle.
Jusqu’au 19 avril, le festival Noûs offre une occasion unique de découvrir cette œuvre hybride, immersive et profondément humaine, une production Fisheye et BnF. Une plongée dans un univers où les sirènes, mi-machines mi-mythes, nous rappellent que l’art reste avant tout une aventure collective, nourrie par notre histoire, nos émotions et notre imagination.
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