Dix ans après sa disparition, le 14 avril 2016, l’ombre joyeuse de Malick Sidibé plane toujours sur Bamako et sur la scène artistique internationale. Rétrospectives, hommages et expositions célèbrent cette année le photographe malien, monument de la photographie africaine, dont les images en noir et blanc ont fait entrer la jeunesse des indépendances dans l’histoire de la photographie du XXe siècle.
Au Mali, il était un « trésor national ». Ailleurs, on le surnommait « l’œil de Bamako ». Dix ans après sa mort, Malick Sidibé continue à nous regarder depuis ses tirages en noir et blanc. Ses images de surprise-parties, de nuits bamakoises, de jeunes gens coiffés avec soin et habillés avec panache, sont aujourd’hui au cœur d’hommages multiples : expositions-anniversaires, projections en plein air à Bamako, accrochages dans des musées en Europe, programmes pédagogiques autour de la photographie africaine… Preuve que l’œuvre du maître malien reste une référence absolue.
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Né en 1935 à Soloba, dans une famille peule située à 300 kilomètres à l’ouest de Bamako, Malick Sidibé ne se destinait pas d’abord à la photographie. Diplômé en joaillerie à l’Institut national des arts – alors École des arts et des artisans soudanais – le jeune homme est repéré à la fin de l’année scolaire par Pierre Garnier, dit « Gégé la Pellicule », propriétaire d’un magasin-studio de la capitale. Séduit par le talent de l’étudiant, il l’engage d’abord pour décorer son studio, puis pour tenir le magasin. C’est là que se joue le basculement : au contact de la chambre noire, des appareils et d’une clientèle en pleine mutation, Malick Sidibé devient photographe.
Quand Sidibé ouvre son « studio Malick »
Au studio Garnier, à cette époque, « c’était des Blancs qui se faisaient photographier par les Blancs, mais les Africains préféraient se faire photographier par un Africain. Malick devient ainsi le photographe de toute cette jeunesse africaine. Il ouvre son « studio Malick » en 1962, dans le quartier de Bagadadji, où il est resté toute sa vie », nous racontait, lors du décès du photographe, le galeriste André Magnin, très grand spécialiste de l’art africain qui a contribué à rendre célèbre Sidibé en Europe et aux Etats-Unis. Après une première exposition à la Fondation Cartier pour l’art contemporain à Paris, en 1991, les Rencontres africaines de la photographie, créées à Bamako en 1994, lui offrent aussi une scène sur le continent. Ensuite, il enchaîne les distinctions, jusqu’au Grand prix Hasselblad, le plus prestigieux prix dans le domaine de la photographie qu’il reçoit en tant que premier Africain en 2003, suivi du Lion d’or à la Biennale de Venise 2017, ultime récompense pour l’ensemble de son œuvre.
Lors de sa carrière, Sidibé est devenu l’emblème d’une certaine façon de capter, non seulement, les personnes, mais toute une époque : l’émergence des indépendances avec une jeunesse libre, découvrant la modernité occidentale. « Malick saisissait des instants d’or. Il aimait la jeunesse, toute la jeunesse l’aimait », raconte André Magnin. Son rapport aux gens était aussi marqué par sa timidité et sur les rares portraits montrant le maître, on aperçoit aussi que « l’œil de Bamako » était frappé par un strabisme. « Il est né avec ce strabisme. C’est ce qui faisait qu’il était extrêmement timide, mais en même temps, ce strabisme l’a amené à avoir encore plus d’acuité. » Dans ses photos, cette attention extrême aux corps et aux regards apparaît dans la précision des gestes saisis, la façon de cadrer les mains, les sourires, les yeux, avec une grande empathie.
Malick Sidibé capte une jeunesse pleine d’espoir dans une Afrique indépendante
Son chef-d’œuvre le plus célèbre, Nuit de Noël (Happy Club), réalisé en 1963, concentre tout cela. Deux jeunes, un frère et une sœur, dansent le twist, côte à côte, dans une salle de fête de Bamako. « Le frère apprend à sa sœur à danser le twist, raconte Magnin. C’est une photo d’une beauté, d’une tendresse infinie qui est sans doute un des chefs-d’œuvre de Malick Sidibé. » C’est une jeunesse entière qui apparaît sur l’image : pleine d’espoir, fière, curieuse du monde, habitée par la promesse d’une Afrique indépendante.
La marche du mondeAfrica Twist, dans l’œil du photographe Malick Sidibé
La singularité de Sidibé surgit aussi en comparaison avec son aîné, Seydou Keïta, disparu en 2001. Selon André Magnin, Keïta, photographe de studio par excellence, construit des portraits posés, sophistiqués, dans lesquels ses clients se montrent sous leur meilleur jour. Sidibé, lui, sort du cadre du studio, va vers les gens, surtout les jeunes, la nuit, dans les fêtes…
L’hommage et l’héritage
Cette année encore, de Bamako à Paris, de Dakar à New York, son influence se reflète dans les programmations. Nombre de créateurs revendiquent son héritage, à l’image du Sénégalais Omar Victor Diop, conscient de s’inscrire dans une histoire africaine de l’image, et dont l’œuvre est largement inspirée par Malick Sidibé, Seydou Keïta et Mama Casset.
Dix ans après la disparition de Sidibé des suites d’un cancer, le monde de l’art continue à lui rendre hommage. Dans sa galerie Magnin-A, André Magnin a exposé au début de l’année quarante images iconiques. Également à Paris, la galerie Art-Z présente jusqu’au 20 avril Yé-Yés de Bamako. Le photographe est aussi à l’honneur à l’Exposition Générale de la nouvelle Fondation Cartier. Sans oublier Ideas of Africa, au MoMA à New York, où Sidibé se voit attribuer une place d’honneur dans l’exposition célébrant la photographie africaine. En tant que chantre de la liberté, Reporters sans frontières (RSF) vient de publier un album de 100 photos de Malick Sidibé en faveur de la liberté de la presse. Un portfolio accompagné, entre autres, d’un texte de l’écrivain malien Manthia Diawara, qui a bien connu Sidibé, d’Omar Victor Diop et de Françoise Huguier, fondatrice des Rencontres de la photographie de Bamako.
