L’histoire oubliée du football féminin, revisitée dans la BD «Le Match du siècle» de Julie Billault – Invité culture

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L’histoire oubliée du football féminin, retracée en bande dessinée : dans Le Match du Siècle, la scénariste Julie Billault et le dessinateur Seb Piquet remontent dans le temps, jusqu’à la Première Guerre mondiale. Une époque où les femmes ont remplacé leurs maris partis au front à l’usine – et aussi sur les terrains de football. La pratique suscite l’engouement du public. Pourtant, à la fin de la guerre, elle est interdite, et ce jusque dans les années 1970. Une histoire méconnue et pourtant symptomatique des avancées des droits des femmes au siècle dernier. 

RFI : Julie Billault, vous co-signez avec le dessinateur Sébastien Piquet la BD Le Match du siècle. De quoi parle cet ouvrage ?

Julie Billault : L’idée, c’est de raconter comment le football s’est imposé en Angleterre pour les femmes pendant la Première Guerre mondiale, puisqu’elles ont pris la place des hommes dans les usines, et comment cet engouement pour ce sport s’est fait de plus en plus fort. Jusqu’au retour des hommes où, peu de temps après, la Fédération anglaise édicte un ban, c’est-à-dire une interdiction peu ou prou pour les femmes de pratiquer le football. Et cette interdiction va durer 50 ans.

Le match du siècle, qui donne son nom à la BD, c’est cette rencontre du 23 mars 1920 entre l’équipe féminine de Liverpool et leurs adversaires écossais. En tout cas, c’est comme ça que c’est raconté dans la BD. Mais en réalité, après ce match, les footballeuses continuent de jouer, et la BD court jusque dans les années 1970. Pourquoi avoir choisi cette date du 23 mars 1920 ?

C’est ce jour-là que l’on va enregistrer la plus grosse affluence pour un match de football joué par des femmes pendant 100 ans. Il se déroule à Goodison Park, un stade où joue aujourd’hui l’équipe d’Everton. Le match se déroule à guichets fermés, avec plus de 50 000 spectateurs à l’intérieur et 15 000 à l’extérieur. Pour moi, c’était vraiment essentiel pour montrer l’engouement, presque six mois avant que ça soit totalement interdit. Ce n’est pas une interdiction qui est prononcée parce que l’intérêt décline ; c’est une interdiction qui est prononcée parce qu’il y a trop de concurrence.

Justement, d’où vient cette interdiction ?

Pour commencer, il y a de la concurrence avec les hommes, ce qui n’était pas prévu. On n’imaginait pas que ces femmes allaient poursuivre leur activité une fois la guerre terminée. Et puis, pendant la guerre, ces équipes ne sont pas vraiment dans une situation de professionnalisation. Elles font des matchs de charité, c’est-à-dire que les recettes sont reversées aux soldats qui sont sur le front. Bien évidemment, ces matchs de charité perdent leur raison d’être, en quelque sorte, après la guerre. C’est aussi une période d’une intense crise économique en Europe et notamment en Angleterre. Donc, ces femmes qui sont aussi ouvrières vont faire des matchs pour engranger des recettes afin de les reverser aux grévistes. C’est à partir de ce moment-là que la Fédération siffle en quelque sorte la fin de la partie et dit que c’est terminé. Elle prononce donc cette interdiction qui n’en est pas vraiment une, mais qui va vraiment marginaliser les joueuses.

La Fédération décrète qu’à partir de ce moment-là, les femmes ne peuvent plus utiliser les infrastructures de la Fédération, et plus personne ne peut les aider à pratiquer. De fait, cela leur interdit l’accès à tous les stades du pays, ou presque, ainsi qu’à tous les entraîneurs disponibles. 

Ce ban va donc jusqu’au milieu des années 1970, soit 50 ans. Comment expliquez-vous que cela ait duré aussi longtemps 

Cela correspond à un mouvement de fond. Car dans la foulée, d’autres interdictions vont suivre en Europe. Et peu à peu, la pratique tombe dans l’oubli. Avant les Coupes du monde pirates des années 1970, on a peu d’équipes, ça redémarre doucement, mais cela reste encore très à la marge. Donc, il n’y a pas de véritable nécessité de se pencher sur le ban. Et puis, quand les Coupes du monde arrivent, on réalise qu’il y a toujours beaucoup de public, une vraie attente, et des pratiquantes, donc cela devient une évidence.

Ce qui est aussi intéressant dans cette bande dessinée, c’est qu’au-delà de l’aspiration sportive, cette opportunité permet aussi, en toile de fond, une véritable lutte sociale pour les droits des travailleuses.

En rentrant dans les usines, les femmes deviennent ouvrières, découvrent et assument une nouvelle condition. Et elles sont, à l’instar des hommes, touchées par les mêmes problématiques. Donc, jouer au football, qui est un sport extrêmement populaire – au sens où il vient du peuple –, c’est aussi une façon d’appartenir à ce mouvement ouvrier.

Par ailleurs, ce qui m’a intéressée avec cette BD, c’est de montrer que ces femmes ne sont pas forcément activistes. Il y a plutôt l’idée d’un féminisme par la pratique, pas forcément assumé ni revendiqué ; il y a surtout une envie de jouer. C’est cela qui me plaisait aussi : dire que ces luttes sociales et pour les droits des femmes ne sont pas seulement l’apanage des femmes éduquées. Ces femmes arrivent à faire avancer les causes, en faisant. 

Aujourd’hui, les équipes féminines de football ont pris de l’ampleur, mais il aura fallu quelques décennies. À la lecture de votre BD, on se rend compte que ce chemin avait déjà été parcouru par d’autres femmes il y a un siècle. Peut-on dire aujourd’hui que les choses ont changé 

La question se pose. En tout cas, en France et en Angleterre, quand on est une petite fille, si on veut jouer au football, on peut y arriver plus facilement. Il y a des constitutions d’équipes, il commence à y avoir un peu de place dans tous les clubs, ou presque. En revanche, dès qu’on veut passer à un stade supérieur, ça reste encore un parcours semé d’embûches. Cela semble particulièrement difficile. Quand on pense que les actuels dirigeants des fédérations avaient 20 ans quand le ban a été levé… Ils ont grandi avec le fait que les femmes ne faisaient pas partie du paysage. À partir de là, c’est difficile d’avoir une action totalement inclusive. 

Pour aller plus loin : Le football féminin

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